Révolution numérique : la fin de la civi

Révolution numérique : la fin de la civilisation de l’écrit ?

Cet article décrit la manière dont la révolution numérique nous ramène à des comportements et modes d’organisations ancestraux. Pour le directeur général adjoint de l’IDATE Digiworld, le retour de l’oralité est sur le point de clôturer une parenthèse de plusieurs siècles de culture écrite. Le règne de la vidéo sur les réseaux sociaux, l’avènement des intelligences articifielles et celui des chatbots ont déjà entamé cette transition. Cela risque de bouleverser jusqu’à nos façons de penser et nos capacités cognitives.
Une journée sans lire une ligne, c’est désormais possible. Mieux, c’est maintenant la norme, le cours normal des choses. Comme passer un mois ou une année sans avoir besoin de faire un détour par l’écrit pour les actes de la vie quotidienne. Ce scénario, qui annonce l’effacement de notre culture écrite au profit d’une nouvelle civilisation orale, c’est celui que je vous prédis pour un futur sans doute moins éloigné que ce que nous pourrions croire. Si je suis aussi affirmatif, c’est que les ferments d’un tel bouleversement sont déjà à l’œuvre aujourd’hui. C’est même une avalanche de signaux qui, tous ensemble, sont susceptibles de provoquer un tel basculement.
L’irrésistible invasion de la vidéo
Le plus important, sans doute, tient à la place envahissante que prend dans nos vies, chaque jour un peu plus, la vidéo. C’est le contenu roi, celui qui s’impose comme le standard de fait en matière de communication. Cette tendance n’est pas nouvelle. Il s’agit même d’une lame de fond qui trouve son origine à la fin du XIXe siècle avec l’invention du cinéma, puis de la télévision dès les années trente. Le XXe siècle aura été rythmé par le développement continu de ces médias de masse qui furent d’abord accusés de tous les maux, avant de se hisser au rang de 7e art pour l’un et de première source d’information et de divertissement pour l’autre.
« Nous sommes sans doute aujourd’hui arrivés au point de basculement longtemps annoncé, correspondant à l’avènement de la vidéo comme moyen de communication prioritaire »
Ce n’était pourtant qu’un début. La vidéo, devenue à la demande et en passe de s’affranchir définitivement de la télévision d’hier, est omniprésente. On n’en a jamais autant consommé. L’invasion des écrans de toute taille, couplés à des plateformes de diffusion aux catalogues pléthoriques, favorise une consommation sans frein, où les séries règnent en maître, plébiscitées par de jeunes générations qui en ont fait leur contenu de référence comme leurs ancêtres avaient le théâtre, l’opéra, le roman ou le cinéma avant eux.
Au roman-feuilleton du XIXe siècle a succédé la série télé au XXIe siècle. Netflix a remplacé Balzac et l’oral a remplacé l’écrit.
Internet a amplifié le phénomène jusqu’à l’excès. D’abord média de l’écrit, de par sa construction et par nécessité, il s’est rapidement ouvert aux images, puis aux vidéos dès que le débit des réseaux et la puissance des terminaux l’ont permis. Nous sommes sans doute aujourd’hui arrivés au point de basculement longtemps annoncé, correspondant à l’avènement de la vidéo comme moyen de communication prioritaire.
La plupart des sites Internet se doivent d’intégrer des contenus vidéo pour attirer et retenir l’attention des internautes. Les grandes plateformes universelles que sont devenues Google, Facebook ou encore Snapchat sont en train d’opérer cette transition, en passant de l’écrit et de l’image à la vidéo. A tel point que Mark Zuckerberg annonce que d’ici cinq ans seulement la vidéo aura remplacé les contenus textes sur Facebook. Ce que sa responsable pour l’Europe, Nicola Mendelsohn, confirme en estimant que « Facebook sera définitivement mobile et probablement entièrement vidéo : chaque année, nous voyons une diminution du texte… Si je devais parier sur quelque chose, je dirais : la vidéo, la vidéo, la vidéo. »
« Une explication en vidéo est souvent perçue comme plus efficace qu’un texte traditionnel, et bien plus attractive pour capter l’attention volage d’internautes sur-sollicités »
Ce mouvement est clairement à l’œuvre chez les producteurs de pages Internet, professionnels ou amateurs, qui privilégient la vidéo, support de communication préféré des internautes. Ne plus lire, ou le moins possible, car les écrans des smartphones, désormais le moyen le plus courant pour surfer sur Internet, exigent des formats de texte de plus en plus courts. Mais surtout parce qu’une explication en vidéo paraît souvent plus efficace qu’un texte traditionnel et bien plus attractive pour capter l’attention volage d’internautes sur-sollicités : c’est la raison du succès grandissant des tutos en tout genre, des recettes de cuisines, des éditos de presse, des cartographies animées, des publicités… Le tout en vidéo, le plus souvent courtes, impactantes et didactiques. Et comme il faut pouvoir les visionner en toutes circonstances, elles sont souvent sous-titrées (l’écrit se défend !) pour être regardées sans le son quand vous êtes dans un bus, un métro, en cours ou, distrait, lors d’une réunion de travail un peu trop longue.
Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas d’un phénomène marginal ou périphérique, mais bien d’une lame de fond dont les figures annonciatrices sont ces armées de youtubers qui donnent des rendez-vous réguliers à des milliers voire des millions de fans qui viennent rire, chanter avec eux, s’informer, se cultiver… Comme ailleurs, dans la littérature ou dans l’édition, on trouve le pire et le meilleur sur le plus d’un million de chaînes hébergées sur le site phare de Google : des stars comme PewDiePie, ce jeune suédois commentateur de jeux-vidéo aux 54 millions d’abonnés ou German Garmendia, un jeune chilien, dont les vidéos humoristiques sont suivies par plus de 30 millions d’abonnés ; comme ces professeurs, étudiants ou amateurs qui, en France, se mettent en scène pour raconter et vulgariser la science (E-penser), la littérature (Booktubeuses), l’histoire (Nota Bene) ou la philosophie (Coup de phil).
Le gamer PewDiePie, symbole de la génération des youtubers à succès, avec plus de 54 millions d’abonnés.
Un phénomène tellement structurant que tous les médias s’y convertissent – les radios mettent des caméras dans leurs studios, les sites des titres de presse produisent des contenus vidéos – et les temples du savoir que sont les universités mettent leurs cours en ligne jusqu’à faire de certains de leurs professeurs de vraies stars du Web comme Walter Lewin pour la physique au MIT ou Michael Sandel pour la philosophie du droit à Harvard.
L’émergence des outils de l’oralité
Ceci ne serait encore rien sans d’autres tendances supplémentaires qui viennent enfoncer le clou. Un arsenal de technologies, arrivant à maturité par leur fiabilité grandissante et leurs coûts accessibles, ouvre la porte à la toute-puissance de la parole. Une parole qui, comme dans le fameux « sésame ouvre-toi » du conte, nous permet désormais de prendre le contrôle de notre environnement. Il faudra nous y habituer, nous allons de plus en plus souvent converser avec nos machines. Alors que jusqu’à présent, nous avions pris l’habitude d’appuyer sur des boutons ou de leur écrire !
Les progrès de la reconnaissance vocale sont tels que nous serons de plus en plus tentés de nous passer d’un clavier pour écrire. Ce sera la seconde mort symbolique de la Remington de l’écrivain. Ce dernier pourra écrire ses œuvres comme un Michel de Montaigne dictait ses Essais en arpentant, les mains dans le dos, le plancher de sa tour. Ecrire un texte se fera sous la dictée. C’est déjà possible, avec un traitement de texte du marché, quand votre ado se retrouve le bras dans le plâtre, et que cela ne le dispense même plus de préparer sa rédaction pour la semaine prochaine. Et pour moi, qui n’ai jamais appris à taper sur un clavier avec tous les doigts, c’est la perspective de bientôt pouvoir m’en passer…
« Certains annoncent un nouvel Internet, où la voix remplacera les clics, et où l’on navigue, consulte, réserve ou achète en dialoguant avec ces assistants intelligents »
Mais, la promesse ultime de cette évolution est bien l’extension du domaine de la reconnaissance vocale. Popularisée par Apple lors de l’introduction de Siri à l’occasion du lancement de son iPhone 4S dès 2011, la technologie encore imparfaite, est en train de faire les preuves de son efficacité. Au-delà des smartphones, elle s’introduit au cœur de nos voitures où le bénéfice est évident et est en passe d’être généralisée à tous les objets. C’est le sens de la toute nouvelle guerre que se livrent les géants du Net : mettre au cœur des foyers des assistants numériques universels capables de piloter via nos ordres vocaux les applications (recherche, agenda personnel, météo, info,…) et les objets connectés qui se multiplient à domicile (enceintes, lumières, fermetures, alarmes,…). Amazon a ouvert les hostilités en janvier 2017 à l’occasion du CES à Las Vegas (grande messe des équipements numériques) en dévoilant Alexa, face à Home de Google et Cortana de Microsoft. Tous ont en commun de miser sur la reconnaissance vocale, en permettant notamment l’identification vocale de chaque utilisateur. Une façon claire de miser sur ce qui, pour eux, est l’avenir des interfaces homme-machine : la voix.
Aurons-nous tous bientôt un assistant personnel obéissant au son de notre voix, sorte de majordome omnipotent comme Jarvis, l’intelligence artificielle ultra performante d’Iron Man ?
Le lien entre toutes ses applications tient aux progrès attendus de l’intelligence artificielle (et du deep learning), qui trouve dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, un champ d’innovations privilégié. En partant des applications de livres parlants et de vidéo-texte, ne serait-ce que pour les malvoyants pour qui l’écran est rédhibitoire, en passant par le vaste marché des centres d’appels et de relation client, avec la perspective d’automatiser une grande partie des tâches avec, à la clé, des gains de productivité considérables, jusqu’aux médias qui commencent à utiliser des speakers numériques qui lisent des bulletins météos et des informations ou encore les outils de génération automatique de résumés vidéo d’évènements en tout genre.
Plus fondamentalement, le Web vient d’entrer dans l’âge des chatbots, ces robots conversationnels, qui dotent les applications les plus variées du don de la parole, petits logiciels capables de tenir une conversation en temps réel avec un internaute et de s’adapter à ses réponses. Certains annoncent un nouvel Internet, où la voix remplacera les clics, et où l’on navigue, consulte, réserve ou achète en dialoguant avec ces assistants intelligents.
Les outils vocaux qui se déclinent en text-to-speech, speech-to-text et speech-to-speech, abordent grâce au progrès de la technologie NMT (pour Neural Machine Translation), la traduction simultanée. Comme c’est déjà le cas pour le projet de la startup Waverly Labs qui, en levant en 2016 quatre millions de dollars sur la plateforme de crowdfunding Indiegogo, s’apprête à commercialiser une oreillette traduisant les langues étrangères en temps réel. Finies les barrières entre les langues, quand il sera bientôt possible de travailler et de voyager en parlant et comprenant la langue de ses interlocuteurs au fil de simples conversations : effacer Babel ! Et une ouverture de plus, vers une civilisation de l’orale sans frontière.
Les premiers pas d’une nouvelle culture orale
A quoi doit-on s’attendre, quand la somme de ces tendances, qui convergent toutes vers l’avènement d’une nouvelle culture orale dominante, mais numérique, aura fait son œuvre ?
C’est bien sûr une mauvaise nouvelle de plus pour les amoureux du livre papier, dont la disparition est régulièrement annoncée sous les coups de boutoir de la dématérialisation de l’édition et de la distribution comme du changement des habitudes de lecture. Même si la transition sera longue (les ventes de livres numériques aux Etats-Unis, qui étaient en progression constante, ont fortement baissé en 2015 et en 2016), il est probable que nous n’aurons pas eu le temps de nous habituer longtemps à la lecture sur écran, car déjà une génération bascule dans l’oralité… L’écrit ne disparaitra pas pour autant bien sûr, mais il sera repoussé dans les marges : celles qu’occuperont toujours les amoureux de l’écrit ou ceux qui raisonnement mieux par écrit que mentalement…
« Verra-t-on se lever une nouvelle génération d’intellectuels aussi ou plus à l’aise dans la manipulation des concepts sans avoir à passer par le truchement de l’écriture ? »
Car il est vrai que de tels changements ont et auront d’énormes conséquences. Déjà la lecture sur écran modifie nos aptitudes. Avec des bénéfices avérés comme l’enrichissement de l’expérience que permet le lien hypertexte pour faire appel à un dictionnaire ou une page d’information. Mais aussi des inquiétudes liées à la vitesse de lecture qui diminuerait de 25% en moyenne en raison des sollicitations extérieures qui nous freinent (email, notifications, recherches…), aux troubles de l’attention chez les plus jeunes ou à la capacité de conduire une lecture profonde sur un écran. Certains, comme l’auteur américain Nicholas Carr, allant même jusqu’à agiter la menace de la paresse intellectuelle qui nous guette à force d’utiliser prioritairement la lecture numérique.
Comment le changement de support, et a fortiori la fin du media écrit, peut-il altérer nos facultés cognitives ?
Ces craintes qui nous habitent encore quant au passage de l’écrit papier au numérique ne seront rien à côté de celles qui vont se poser à l’occasion de la transition annoncée de l’écrit à l’oral. Qu’en sera-t-il de nos capacités cognitives dès lors que nous aurons abandonné l’écrit ? Comment raisonnerons-nous ? Raisonnerons-nous encore ? Comment une pratique orale dominante s’articulera avec les nombreuses prothèses numériques disponibles (mémoires, traduction, speech-to-text,…) ? Verra-t-on se lever une nouvelle génération d’intellectuels aussi ou plus à l’aise dans la manipulation des concepts sans avoir à passer par le truchement de l’écriture ? On peut ainsi entrevoir que cette culture orale numérique sera bien différente de celle qui a prévalu depuis l’aube de l’humanité, a minima en ce qu’elle englobera l’écrit en le mettant au service de l’oralité.
On pourra s’en désoler, comme un Platon s’insurgeait des méfaits de l’écriture en faisant dire à Socrate dans son Phèdre que l’écriture est inhumaine, en ce qu’elle prétend établir en dehors de l’esprit ce qui ne peut être en réalité que dans l’esprit. Mais d’un autre côté, c’est toute une partie de l’humanité qui n’a jamais eu accès à l’écrit – et ils sont nombreux comme ces indiens Quetchua qui ont traversé les quatre milles dernières années en se passant d’écriture – et qui, dès lors qu’elle sera dotée d’un smartphone, aura accès au savoir du reste de l’humanité par un Internet devenu vidéo et parlant. Une sorte de revanche des illettrés de tous les continents, de populations entières qui sauteront l’étape de l’écrit, comme ils ont sauté les étapes du téléphone et de l’internet fixe pour entrer directement dans l’ère de la mobilité.
« Notre pays renouera peut-être avec son glorieux passé qui faisait de nos ancêtres, tenants d’une civilisation de la transmission orale, des maîtres de la rhétorique, reconnus dans tout le monde antique jusqu’au cœur du sénat romain »
De même peut-on imaginer que les écrivains du futur seront des conteurs que nous convoquerons a volonté pour nous seuls ou, lors de veillés numériques, pour un groupe d’amis, eux même dispersés aux quatre coins du monde. Assis à nos côtés ou au milieu de nous, le conteur sera présent par la puissance de la réalité virtuelle et nous fera voyager dans sa création grâce au pouvoir évocateur de la parole. Ce n’est pas tant la mort du livre papier, en passe d’être supplanté par le livre numérique, qui pose question, car c’est même un débat presque dépassé, mais bien la fin du livre tout court… Poussons encore plus loin, en affirmant que le débat n’est déjà plus de savoir « si Internet va remplacer le livre papier » mais bien « si la vidéo va remplacer l’écrit ».
Certes, nous n’avons jamais collectivement autant écrit qu’aujourd’hui, depuis l’avènement du Net et des nouveaux moyens de communication numériques, sur nos ordinateurs, par email ou par texto. Comme si les premiers âges de l’Internet faisaient un baroud d’honneur, comme pour mieux célébrer la fin d’une époque et annoncer l’entrée dans une nouvelle ère allégée du poids de l’écrit… Un peu comme notre consommation de papier blanc ne cessa d’augmenter à l’heure de la reprographie et de l’impression numérique, alors même que nous était promis le zéro papier… qui finira bien par arriver quand la chaîne complète de la dématérialisation, qui va de la création de contenu à son stockage, sera plus sure et achevée.
Va-t-on revenir à la culture orale que plébiscitaient les Grecs anciens ? (©pearltrees.com)
A cette occasion, notre pays renouera peut être avec son glorieux passé, assez méconnu, qui faisaient de nos ancêtres tenant d’une civilisation de la transmission orale, non seulement des guerriers craints et respectés, mais aussi des maîtres de la rhétorique, reconnus dans tout le monde antique jusqu’au cœur du sénat romain. Ogmios, dieu de l’éloquence de la mythologie celtique gauloise, ne terrassait-il pas ses ennemis par la seule force de la parole ?
Au terme de cette transition numérique qui refermera la parenthèse des civilisations de l’écrit, qui aura durée, plusieurs millénaires si on la fait s’ouvrir dès ses débuts en Mésopotamie, ou à peine plus de cinq siècles si on préfère commencer avec Gutenberg qui démocratisa le livre, un auteur contemporain pourra un jour reprendre à son compte cette citation : « Je prends possession du monde par les vidéos », en écrivant les vidéos là où Antoine de Saint-Exupéry (Les carnets, 1953) avait écrit les mots !

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