« Tuer pour tuer » de Mahlox ou la textualisation de la déchéance multipolaire

          L’analyse du discours, avec Dominique Maingueneau,  donne la place depuis quelques années à des actes de paroles qui sortent du système traditionnellement préconçu comme corpus: le texte littéraire. Cette excroissance des domaines d’étude linguistique ne ferme pas les oreilles à l’épanchement social des pensées, des fantasmes et des idiosyncrasies langagières  de ceux qui envahissent de plus en plus l’espace public ; il s’agit, en effet, des auteurs des  chansons populaires en Afrique au sud du Sahara. Ceux-ci bénéficient pour cela des nouveaux supports de diffusion que sont la plateforme internet et des supports numériques et électroniques. Il parait donc important de se pencher sur la chanson RAP du Cameroun notamment ‘tuer pour tuer’ paru dans les bacs en 2016, de l’artiste Maalhox le vibeur en duo avec Phil-B. L’analyse devra s’attarder sur le contexte qui a fait naître cette production artistique, ensuite il sera question d’entrer dans le texte lui-même pour y dénicher les aspects qui se lient au contexte social, sans oublier de faire un break sur les façons de mettre en musique le langage camerounais inclus dans ce que l’on appelle le français camerounais.

           

Contours sémantiques du verbe ‘tuer’

            Avant toute chose, épluchons le mot ‘tuer qui apparaît comme incontournable dans la chanson, fort de son apparition quasi omnipotente et la détermination sémantique qu’il peut avoir un grand rôle sur la spécification sémantique du texte dans son ensemble. Le mot tuer selon la langue française pure peut signifier ‘ôter la vie de façon violente’ ou encore ‘faire périr, détruire’. Mais lorsque l’on entre dans le contexte camerounais, on se rappelle très vite que le français se mouille les pieds en traversant la Méditerranée. Cette tropicalisation de la langue française n’épargne pas le verbe de premier groupe ‘tuer’ qui, ici peut signifier ‘exagérer’, ou encore ‘faire l’amour à une femme de façon bestiale’.

            Dans la chanson, il prend le sens de ‘exagérer’ dans la consommation de l’alcool, l’alcool doit être consommé sans émettre des réserves de la part de ceux qui se mettent dans cette perspective comportementale. La périphrase verbale ‘tuer pour tuer’ construite pour faire office de titre de la chanson enfonce le clou en maintenant d’une façon ou d’une autre le curseur sur la spirale jouissive et bestiale à laquelle il invite les uns et les autres.

  • Un contexte social qui épouse les contours thymiques de la chanson 

         Le fait de parler de Charles Ateba montre à suffisance que les auteurs prennent position contre les points de vue développés par ce leader d’opinion qui, il y a quelques années fustigeait le comportement que les camerounais ont vis-à-vis des boissons alcoolisées. Les camerounais ont bu l’équivalent du fleuve Wouri, disait-il entre autres et les compositeurs de lui faire comprendre que tout cela n’est qu’un début ; ils vont vider la Sanaga « Charles, tu dis qu’on a bu ? laisse le tour ci on va seulement vider la Sanaga ».

       Autre élément qui rappelle le Cameroun est la profusion dans le texte des marques linguistiques du français camerounais notamment le camfranglais :  tchopMolah’, ‘Mouv’,  ‘wanda’ , ‘mbouga’. Lesquels sont issus soient de l’anglais, soient des langues locales ou même du pidgin English.

Les constructions syntaxiques particulières font appel une fois encore à la force des parlers locaux sur la syntaxe de la langue française ; pour cette raison se peaufinent dans la chanson des tours comme :

« On veut seulement gâter, 

C’est le dérangement en vrai.

Dis donc appelle nous les casiers 

Laisse-nous le français de Molière »

qui obéissent aux codes grammaticaux mis en place par les locuteurs francophones camerounais du XXIe siècle.

     Le contexte sociopolitique ne manque pas dans le texte du moment où un passage de la chanson fait référence à la guerre contre la secte islamiste boko haram qui perpétue des attaques dans la zone du lac Tchad dont le Cameroun fait partie. Ce sont là les éléments qui auraient été considérés comme correspondants aux horizons d’attente dans la perspective de la sociologie de la littérature.

  • La spirale de la déchéance morale comme esthétique de la chanson.

      Hormis les aspects proprement contextuels, se dessinent dans le texte des éléments qui sont du ressort de l’isotopie de la déchéance morale. A la lecture du texte, l’on est d’emblée frappé par l’usage sans vergogne des mots qui, il y a quelques années étaient encore tabous dans l’art musical au Cameroun : « Tu es déjà dedans attrape la voisine fouille la fouille la fouille la franchement » symbole de la grégarité sexuelle crue. Il y a ici un penchant pour l’orgiaque qui est très fort.

          En dehors de l’invitation à la consommation sexuelle sans modération, la chanson met aussi le lecteur sous le prisme de l’exagération dionysiaque et bachique à travers un passage qui se moque de la vindicte moralisante de Charles Ateba Eyene dans « Charles, tu dis qu’on a bu ? laisse le tour ci on va seulement vider la Sanaga ».

C’est donc dire, pour conclure que cette chanson utilise une resémantisation de certains mots de la langue française, remodèle la syntaxe de cette langue, fait de temps en temps une incursion dans les langues locales pour conduire le mélomane vers un univers où la déchéance morale, éthique et comportementale sont maître mot. On a l’impression qu’il est question de l’industrialisation du discours à forte prégnance dionysiaque et érotique.

Pour L’Afropolitain

Correspondance de Guetchuechi Gaetan, Chercheur au Département Etudes Africaines, Université de Dschang (Cameroun).

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2 réflexions sur “« Tuer pour tuer » de Mahlox ou la textualisation de la déchéance multipolaire

  1. Mefire Soulemanou dit :

    Cette réflexion est assz riche et pertinente. J’apprécie la rigueur méthodologique et la maîtrîse des concepts de l’analyse du discours. Une mention spéciale pour l’originalité de la question qui y est abordée. En effet Maahlox est l’une des figures les plus représentatives de la décadence morale en vogue dans la société camerounaise. La chanson populaire actuelle est symptômatique de cette déliquescence.

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    • En effet, nous assistons aujourd’hui à un bouleversement des repères identitaires et surtout moraux. Désormais, le moral est amoral et l’amoral devient normal. On assiste de plus en plus à une légitimation pratiques perverses. Où va le monde ?

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